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Alain Corbin / Extraits de |
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LES REPERES AUDITIFS DES HOMMES DE LA TERRE Au XIX° siècle, à la campagne tout au moins, la sonnerie dessine un espace à l'intérieur duquel l’ouïe ne perçoit que des bruits fragmentés, discontinus; aucun d'eux ne saurait s'opposer véritablement à la domination de la voix du clocher. Ce temps, ne l'oublions pas, ignore l'avion, aujourd'hui capable de concurrencer, voire de surpasser et surtout de neutraliser le son de la cloche, et donc de désacraliser les sonorités aériennes. Depuis l'aube du XX° siècle, la cloche et le canon ne sont plus les seuls à rivaliser avec le fracas de la foudre. Cette société, qui ignore le bruit continu du moteur à explosion, du moteur électrique ou de l'amplificateur, aime être sporadiquement assourdie. La sonnerie des cloches avant tout, mais aussi le bruit du canon et l'explosion des "boêtes", constituent d'indispensables adjuvants de la liesse. Le charivari, le brusque tintamarre, que nous avons tendance à considérer comme autant de tapages, sont d'autant mieux appréciés qu'ils viennent rompre un habituel silence et qu'ils s'accordent à la structure du passage sonore. Mais, encore une fois, rien ne saurait, dans un tel milieu, s opposer véritablement à l'impérialisme de la cloche. Celle-ci contribue, par la régularité de ses sonneries, à la périodique "recharge sacrale de l'espace ambiant". Quel que soit le degré de ferveur des populations, l'église définit, au coeur du village, un micro-espace, le plus souvent respecté. C'est de ce centre de silence ouaté que sont émises les ondes sonores qui étendent leur emprise "sacralisante" sur un espace aérien préservé de tout autre fracas. Depuis l'aube de la Réforme catholique, l'Église s'emploie à ordonner cette maîtrise sonore des airs. Sans total succès il est vrai, elle s'efforce de hiérarchiser les sonneries. Selon les normes définies par Charles Borromée au XVI° siècle, une cathédrale se doit ainsi de posséder de cinq à sept cloches, une collégiale peut en abriter trois et une église paroissiale deux ou trois, tout au plus. Les cloches des monastères ne doivent pas empêcher d'entendre celles de l'église paroissiale. Les sonneurs sont tenus de respecter des règles de déférence, imposées par la hiérarchie des édifices. Ainsi, le concile de Toulouse (1590) défend de "sonner les cloches en aucune église avant que celles de la cathédrale ou que l'église matrice ait [sic] donné le signal". Auparavant, le Moyen Age ignorait un tel raffinement de la déférence mais non l'existence de normes en la matière. Lorsqu'une église s'établissait, on lui imposait de ne posséder qu'une seule cloche, afin de montrer sa qualité de filiale. A dire vrai, la multitude des clochers et le désir de sonneries étaient tels, dans la France des Temps modernes, qu'il était alors fort difficile d'ordonner strictement les messages des cloches. Le docteur Billon, initiateur de l'enquête campanaire, estime qu'au XVIII° siècle il était tout au moins d'usage de respecter la prééminence des cathédrales. Il semble qu'au siècle suivant ce principe de déférence de sonnerie ait été respecté dans les villes épiscopales; et le voyageur romantique, installé sur la colline, pouvait aisément lire la musique aérienne qui émanait de ces villes, naguère encore qualifiées de "sonnantes". La cloche doit pouvoir être entendue de partout, à l'intérieur des limites du territoire qui lui est attribué ce qui implique, nous l'avons vu, d'adapter la puissance de la sonnerie à la superficie de la paroisse ou de la commune, ainsi qu'à la nature du relief. "On a observé, notait Remi Carré en 1757, que les cloches s'entendent plus loin dans les plaines que sur les montagnes, et que celles des vallées se font encore entendre plus loin que celles des plaines." Un relief accidenté impose, tout à la fois, une cloche puissante et une annonce précoce. L'ESPRIT DE CLOCHER Les démons habitent l'air. Ils
sont responsables de la propagation des pestes et des épizooties.
Ils suscitent les invasions d'insectes, fomentent les orages, provoquent
les inondations, produisent les gelées. Surtout, par leur présence
aérienne, ils empêchent de prier. Dans le même temps - et c'est là l'essentiel -, les cloches détiennent le pouvoir de convoquer les anges. La croyance en cette vertu ressortit au processus de peuplement angélologique de l'univers, caractéristique de la Réforme catholique. Ces "saintes ondulations de l'airain sacré", écrira beaucoup plus tard l'abbé Sauveterre, ont avant tout pour but "d'ouvrir un passage aux bons anges". On sonne les cloches, précisait pour sa part Jean-Baptiste Thiers, "pour inviter les anges à se joindre aux prières des fidèles". L'église, "palais du ciel", est, par nature, "la demeure des anges", comme n'ont cessé de le répéter Jean Chrysostome et, bien plus tard, Charles Borromée. Les cloches ont le pouvoir de briser les nuées malfaisantes qui gênent l'incessante circulation des anges et qui empêchent d'établir le contact entre le ciel et la terre. Comment s'étonner dès lors de l'insistance de l' épigraphie campanaire? En plein coeur du XIXe siècle, le bronze des cloches proclame encore leurs vertus protectrices. Celles-ci sont inscrites sur les instruments anciens et sont gravées sur les cloches neuves. "Fugo fulmina" ( je chasse les orages), lit-on sur celle de Vebret (Cantal) que les habitants, confiants, surnomment "Saouque Terre de Vebret". Ce vocable de Sauveterre est fréquent dans la région; on le retrouve à Marcillac-la-Croizille et à Concèze, dans le département de la Corrèze. Le bourdon de Forcalquier, dans les Basses-Alpes, a pour sobriquet : "Maria Sauvaterra". "Là où ira ma voix, rien ne périra par la tempête", lit-on sur deux cloches de Montain (Tarn-et-Garonne). A Saccourvielle, dans la Haute-Garonne, et à Sulac (Gironde), deux inscriptions assimilent la voix des cloches à celle de Dieu qui calme les tempêtes. En Périgord , les allusions à ce pouvoir protecteur sont légion. Les formules "pestem fugo" et "nubem fugo" figurent à Sarlande, à Coulaures, à Bergerac, à Faux ; or, toutes ces cloches ont été fondues entre 1864 et 1883. Il convient, en outre, de ne pas oublier les formules : "fulgura pello", "fulgura frango", "fulgura compello", "nimbum fugo", "impetusque tempestatum pello". Un bourdon fabriqué pour l'église Saint-Étienne de Périgueux en 1863 porte l'inscription: "daemones fugo". Ailleurs, c'est la vertu protectrice en général qui est désignée, notamment par la formule: "tuba salutaris". En 1868, le bourdon de la cathédrale Saint-Mammès, à Langres, est refondu. La nouvelle cloche comporte encore la mention: "nimbum fugo" ; ce qui suscite les protestations de l'astronome Camille Flammarion dans Le Siècle. Deux ans plus tôt, dans ses Causeries, Edmond About avait ironisé et désigné le risque de déperdition du sens lié à la réitération des formules anciennes. Il s'était demandé si l'archéologue de 1965 serait amené, à la lecture de telles inscriptions, à imaginer naïvement que tous les Français du Second Empire croyaient encore en la vertu magique du bronze. Ce qui nous renvoie à l'examen des pratiques. Les usages liés à de
telles croyances sont attestés un peu partout au XVIII° siècle
; il n'est pas besoin d'insister. À Ambert, dans le Puy- de-Dôme,
les habitants de la campagne venaient, les jours d'orage, sonner de six
heures du matin à six heures du soir et ceux de la ville les relayaient
pendant la nuit ; "le curé publiait au prône du dimanche
l'ordre pour la sonnerie en cas de mauvais temps". Les paroissiens
qui ne pouvaient accomplir leur tâche devaient se faire remplacer
en payant un abonnement de quinze à vingt sols. Dans certains villages,
c'était au maître d'école qu'il incombait d'effectuer
ces sonneries. À Sennely-en-Sologne, "on sonnait trois fois
par jour et quelques heures chaque fois", surtout entre le 25 mars
et l'Ascension, afin de se préserver des orages et des maléfices.
Alain Corbin : les Cloches de la Terre /Albin Michel 1994
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