Maçons limousins
à la Chapelle Rablais /9

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La Brie était réputée prospère et attirait nombre de migrants venus de contrées moins favorisées. Pourtant, les habitants de la Chapelle Rablais étaient pauvres. Des riches, il y en avait, bien sûr que l'on aurait pu compter sur les doigts d'une main: les propriétaires des terres et des bois, qui ne résidaient pas à la campagne et laissaient à leurs fermiers, plutôt aisés, le soin de gérer leurs exploitations en employant une nombreuse main d'oeuvre de journaliers.

En l'absence de documents antérieurs, il faut faire un bond de plus d'un demi-siècle, jusqu'au second empire pour avoir une idée précise du nombre de pauvres. A cette époque, la population de la Chapelle Rablais s'élevait à 557 habitants, 151 ménages dans 139 maisons. Recensement de 1851
En 1854, la liste des "indigents pouvant par leur position être admis à ramasser le bois mort dans la forêt de la Couronne" comportait cinquante et un noms, soit un ménage sur trois. Au motif de l'indigence, on trouvait la vieillesse, l'infirmité, l'extrème pauvreté (indigence: 12 cas), et le nombre d'enfants.
Quarante deux ménages payaient une contribution inférieure à dix francs par an. Et neuf dépassaient de peu cette somme.
"Le maire de la Chapelle Rablais a l'honneur de faire observer à M. l'administrateur que les 9 habitants figurant à la fin de la liste comme payant plus de dix francs de contribution, sont beaucoup plus malheureux que les 42 autres, leurs contributions roulent sur des maisons qu'ils habitent et dont la plupart n'ont pas encore donné le premier argent. Je les recommande à la justice de M. l'administrateur de la liste civile." signé Ch Lemaire.

En 1857, la liste pour le bois atteignait 89 noms, la moitié des ménages! Avoir le droit de ramasser du bois mort dans les forêts de l'Etat, Villefermoy et Saint Germain, ne coûtait rien à la commune, la liste pouvait donc s'allonger d'autant plus que M. Lemaire, maire et châtelain des Moyeux, contentait ainsi un plus grand nombre d'administrés.

La "liste des familles qui auront ou pourront avoir besoin de secours pendant l'hiver de 1855 à 1856" était beaucoup plus réduite, dix huit noms, car, cette fois, des dépenses étaient nécessaires; de même que pour les personnes inscrites sur le "Registre des indigents désignés par le bureau de bienfaisance ou par la commission charitable pour recevoir des soins médicaux gratuitement, en exécution de l'arrêté de M. le Préfet de Seine et Marne du 25 avril 1855 (circulaire du 7 8bre 1859, recueil n°56)" limitées à dix.

Toutes citations: archives de la commune, mairie la Chapelle Rablais

"40 ans, nombre des membres composant la famille: 5, veuf malheureux
68 ans, seul, malheureux
70 ans, seul, à la charge de ses enfants malheureux
51 ans, seul, complètement indigent
70 ans, seule, complétement indigente
40 ans, seule, idiote, tombant du mal caduc (épilepsie ou haut mal), malheureuse
65 ans, seule, malheureuse
85 ans, seule, malheureuse
75 ans, seul, malheureux
45 ans, infirme, malheureux."

Autre source: en 1902 et 1903, le cordonnier et chef de la fanfare municipale a noté officieusement sur son carnet: "distribution de faisans aux indigents". Dix sept noms y figuraient en 1902 et vingt neuf en 1903.

Si l'on reprend la longue liste des personnes autorisées à ramasser du bois, on note trente six "indigents" aux Montils, un à Frévent, quatorze seulement à la Chapelle Rablais. Le hameau des Montils était plus peuplé que le chef-lieu: 288 habitants aux Montils pour 179 au village, et 66 dans les écarts, quand la population était de 533 âmes en 1846...

Maison de Martin Lelu, 6 floréal an XIII, 26 avril 1805

Par devant Laurent Hardoüïn, notaire public du département de Seine et Marne résidant à Nangis soussigné, furent présents ... Marie Jeanne Martin, manouvrière demeurante à la Chappelle Rablais veuve de Nicolas Lelu avec lequel elle était en commune en biens, Antoine Gibert manouvrier demeurant à la maison du moulin, commune de la Chappelle Rablais et Marie Marguerite Charles Lelu, sa femme ... Sieur Denis Toussaint Félix fils, maire de ladite commune ... au nom et comme fondé de la procuration de Denis Nicolas Lelu gendarme en la commune de Geté, canton de Beaupréau, département de Maine et Loire...
...une maison sise audit lieu de la Chappelle Rablais consistante en un chauffoir où il y a four et cheminée grenier au dessus et étable à côté letout couvert en paille...

AD77 minutes du notaire Hardouin 261 E 70 n°276

Maison d'Edme Picardat, 10 vendémiaire an XIV, 10 oct. 1805
"un chauffoir de maison sise aux Montils et son grenier au dessus, occupé présentement par la femme Pacon, couverte en paille, la moitié d'une grange..."

AD77 minutes du notaire Hardouin 261 E 71

Maison de Nicolas Pupin, 22 mai 1808
"Une maison consistante en un chaufoir où il y a four et cheminée située aux Trois Chevaux, commune de ladite Chapelle Gauthier grenier audessus de ladite maison; à côté d’ycelle une petite grange d’une travée et demie environ dont il y a une étable dedans, séparée par un cloisonnage de ladite grange couverte en paille et la maison en thuiles cour devant lesdits Bâtimens..."

AD 77 minutes du notaire Tartarin 273 E 31

Une seule pièce pour toute la famille, avec four et cheminée; une annexe pour le bétail, les récoltes ou les outils; couverte de tuiles ou, bien souvent de paille; la "bricole" du début XIX° siècle ressemblait fort à celle du XVII°, peinte ici par Le Nain.
Pauvres, les manouvriers habitaient des maisons de pauvres, et, pour un temps encore, s'en faisaient bâtir sur le même modèle:

Maisons de Hû et Bureau, les Montils, 9 mars 1791
Jean Louis Hû et Jean Bureau commandent deux petites maisons semblables sur deux terrains mitoyens "aux Montils, paroisse de la Chapelle Rablay". Le maître d'oeuvre sera limousin: Michel Couty.

"Furent présents Michel Couty maçon limosin demeurant à Rampillon d'une part
Et Jean Louis Hû manouvrier demeurant aux Montils paroisse de la Chapelle Rablay d'autre part Etant tous deux ce jour en cette ville de Nangis
Lesquels sont convenus entr'eux et demeurés d'accord sur le marché suivant.
C'est à savoir que ledit Couti s'oblige de construire pour ledit Hû, une maison audit lieu des Montils proche le terrain de feu Louis Germain, composé de deux travées l'une desquelles sera de quatorze pieds de large sur treize pieds de long, letout dans oeuvre pour servir de chauffoir, et l'autre de pareille largeur sur douze pieds de long aussi dans oeuvre, pour servir de ce que ledit Hû jugera convenable.
De faire le mur de costière, de neuf pieds d'hauteur compris les fondations, sur vingt et un pouces de large, un pignon à chaque bout et un autre au milieu pour séparer lesdites deux travées, le tout avec mortier de terre.
De faire pareillement, la cheminée dudit chauffoir avec pierres et mortier de chaux et sable, de la hauteur proportionnée à celle de ladite maison.
Plus un four de grandeur suffisante de cuire trois boisseaux de (lacune) en une fois, construit en mortier de terre, du côté du couchant, de manière que la bouche donne dans ladite cheminée.
S'oblige ledit Couti de faire les ouvertures de portes, croisées et autres, ès-endroits et de la grandeur qui lui seront indiqués par ledit Hû, et de faire la couverture desdites deux travées en paille ou jonc, de l'épaisseur et de la manière ordinaire..." Minutes du notaire Hardouin Nangis AD77 261 E 24

 

Michel Couty est né en 1741 "au lieu de Volondat", paroisse Saint Michel de Laurière, Haute Vienne, où il épousa Thérèse Pasquet en 1768. L'épouse restera en Limousin où naîtront plusieurs enfants. Michel Couty migrait donc régulièrement, du moins jusqu'au décès de Thérèse, en 1788. Il approchait alors la cinquantaine. Il devait travailler fréquemment à la Chapelle et aux Montils, puisqu'on le retrouve dans l'inventaire après décès de Thomas Nival, voiturier mort en 1800, mais dont la mise à plat des actifs et passifs ne fut réalisée qu'en 1803 :

"Dettes passives... 31. Plus au citoyen Jean Tancelin boulanger aux Montils vingt quatre francs pour pain qu'il a fourny 32. Plus au citoyen Couty maçon à Rampillon vingt neuf francs pour ouvrages de son état..." AD 77 minutes du notaire Hardouin 261 E 61

Pourtant, le "lieu d'habitude" de Michel Couty n'était pas la Chapelle Rablais, mais Rampillon, à une dizaine de kilomètres à vol d'oiseau. Il y résidait encore en 1806, quand il décéda chez Jean Baptiste Goussard, propriétaire à Rampillon.
Il est peu probable qu'il ait fait le chemin Rampillon / les Montils chaque matin, puis l'inverse en fin de journée. La mention, à son décès "chez Jean Baptiste Goussard" montre qu'il ne devait pas disposer de sa propre maison à Rampillon. Quand il travaillait aux Montils, était-il logé chez Tancelin qui faisait quelquefois auberge, s'était-il bâti une petite loge, comme le faisaient les voituriers quand ils travaillaient dans les bois? Ou bien, maître maçon, négociait-il les contrats que d'autres, résidant à la Chapelle Rablais, menaient à terme?

A noter qu'en 1791, Michel Couty a signé les deux actes, ce qu'il n'avait jamais su faire dans les documents antérieurs. Ses lettres bâtons montrent bien qu'il s'était appliqué, mais ne savait certainement ni lire, ni écrire. Pas plus que les citoyens Bureau & Hû.
Par chance, le clerc du notaire Hardouin n'a pas profité de leur illettrisme pour gribouiller ses minutes à une allure record. Bien sûr, il s'est un peu mélangé la plume d'oie en recopiant le contrat du sieur Hû sans toujours bien l'adapter au citoyen Bureau, mais cela reste dans les limites raisonnables des étourderies d'un scribe fatigué. Mais que penser de la décontraction de cet autre clerc quand il était certain qu'aucune des parties du contrat n'aurait été capable de le relire?

AD 77 261 E 61 minutes du notaire Hardouin

Si la maison de Félix n'était pas bien grande, dix mètres en deux travées, les deux maisons identiques à construire étaient encore plus petites "deux travées l'une desquelles sera de quatorze pieds de large sur treize pieds de long, letout dans oeuvre pour servir de chauffoir, et l'autre de pareille largeur sur douze pieds de long aussi dans oeuvre, pour servir de ce que ledit Hû jugera convenable." soit, avec un pied du roi à 32,484 m, on arrive une longueur d'environ 4,5 mètres à l'intérieur de "l'oeuvre" sur 4,2 m de largeur, pour le chauffoir et 3,9 m de façade pour la seconde travée, un peu plus de huit mètres en tout, mesures intérieures. "De faire le mur de costière, de neuf pieds d'hauteur compris les fondations, sur vingt et un pouces de large, un pignon à chaque bout et un autre au milieu pour séparer lesdites deux travées, le tout avec mortier de terre." L'épaisseur des murs prévue était de 21 pouces (2,707 cms par pouce) un peu plus de 55 cms à rajouter de chaque côté. La façade des maisons devait donc mesurer environ neuf mètres.
Avec ces mesures (un peu plus de cinq mètres en pignon et neuf en façade), les indications de localisation (La maison de Jean Bureau est "audit lieu des Montils, proche celles de Jean Louis Hû qui en a fait pareil marché avec ledit Couti"; celle de Jean Louis Hû est "audit lieu des Montils proche le terrain de feu Louis Germain"), et avec les noms des propriétaires... il ne devrait pas être trop difficile de retrouver ces deux petites maisons.
Mais entre les dernières décennies du XVIII° siècle, sur le plan d'Intendance et les premières du XIX° sur le plan cadastral, les petites maisons nouvellement bâties sont nombreuses, si l'on admet que le plan d'Intendance les représente scrupuleusement. Quant aux propriétaires, il n'y en a plus trace en 1832, pas plus que de leurs descendants. Je vous invite à chercher par vous-même, vous trouverez un peu plus d'informations à la page "traces des maçons". Bon courage !

Doc: Traces des maçons limousins, Michel Couty

"... le général des matériaux nécessaires à icelle, comme pierres, terre, chaux, sable, briques, paille et autres seront fournis par ledit Hû et rendus sur place au fur et mesure du travail, sans être ledit Couti tenu de fournir aucun des matériaux, ni de crépir les murs, dont il est dispensé par ledit Hû."
Michel Couty ne prenait en charge que la maçonnerie des deux maisons, sans se soucier des matériaux qui devaient être mis à disposition par les propriétaires: terre et pierre pour les murs, pierre, sable et chaux pour la cheminée, terre pour le four, briques pour les encadrements de portes et fenêtres ou pour la sole du four, et paille pour la couverture. A part la chaux et les briques, tout pouvait être trouvé sur place: la terre plutôt argileuse et les meulières des champs de la Chapelle Rablais, les sables et grès des Montils, "la couverture desdites deux travées en paille ou jonc", paille des chaumes après moisson, ou roseau poussant près des mares, telle la "Mare à la Canne".

 

Trois quarts de siècle plus tard, en 1873, la commune de la Chapelle Rablais fit établir une liste de huit pages: "Rappel et série des prix portés au devis devant servir de base à l'adjudication" qui détaillait très précisément prix des matériaux, des travaux et des salaires servant de base au devis pour la construction de la mairie-école actuelle; on y trouve, par exemple:
" Le mètre cube de maçonnerie de moellons bruts, hourdé en mortier de chaux grasse triturée avec deux tiers de sable ordinaire, compris toutes plus values pour fourniture de pierres de choix nécessaires devant former traverses de mètre en mètre à chaque levée et parpaings et boutisses aux encoignures et aux chaînes, la limousinerie parfaitement traitée. Pour fondations 9 F... Pour murs en élévation à toutes hauteurs 9 F 60..."
AD 77, la Chapelle Rablais, travaux communaux, 4 OP 89 / 1

Doc: l'intégralité du tarif devant servir au devis

Revenons en 1791 : "Laquelle construction sera commencée le premier avril prochain et sera achevée le jour de Saint Martin d'hiver suivant."
Commençant en avril, la livraison des matériaux ne devait pas être trop perturbée par la période d'été, quand toutes les énergies étaient réservées à la moisson. Toutes les charrettes, tous les bras étaient requis, et nombreux étaient les saisonniers qui venaient en Brie gagner quelques dizaines de francs pour trois semaines de dur labeur.

Dossier: les moissonneurs saisonniers

Certains Limousins faisaient même le long voyage, uniquement pour cette période comme ces brassiers qui "aident à faire la récolte dans les provinces de Brie et de Sologne" dont parle un des rapports de l'élection de Guéret en 1763: "Au commencement du mois de juin, il fut ainsi qu'il avoit accoutumé d'aller tous les ans faire la moisson dans la province de Brie, d'où estans de retour sur la fin du mois d'août dernier..."
Dans Annie Moulin: Les Maçons de la Creuse: les origines du mouvement

Peu de maçons participaient à la moisson, d'après l'enquête de 1809 sur les travailleurs saisonniers. Par contre, ils étaient très nombreux pour la fenaison. Sur quatre vingt trois groupes de Limousins cités, trente huit associaient maçonnerie et fauche des prés, des luzernes ou des avoines, comme à "Brie sur Yerres" (Brie Comte Robert) où "ils travaillent de l'état de maçon jusqu'à la fauche des foins, ils fauchent les foins et les avoines et ensuitte travaillent à nouveau à la maçonnerie..."

Doc: les maçons dans l'enquête de 1809

Pourquoi l'énergie des maçons était-elle sollicitée pour les foins et non pour les moissons? Probablement pas pour une question de technique: la faux était employée pour les foins, mais beaucoup moins pour les moissons, où le "soyage" à la faucille dispersait moins les grains, mais celui qui était capable de faucher pouvait aussi bien moissonner en "sciant" à la faucille.
Plutôt une question de concurrence entre migrants: la moisson en Brie attirait quatre mille sept cents personnes pour l'année 1809 venues d'Aisne, Aube, Côte d'Or, Haute Marne, Meuse (?) et Yonne, sur les six mille migrants en 1809. Ils ne se déplaçaient que pour les trois semaines de moisson, et non pendant la période des foins où la main d'oeuvre locale, maçons compris, était sollicitée. "Les migrations de récolte mobilisent des familles entières, les femmes et les adolescents accompagnant le père de famille. Celle ci peut constituer une équipe à elle seule, le mari moissonnant, la femme liant alors que les enfants glanent sur le champ."
Les migrations saisonnières en France sous le Premier Empire, essai de synthèse. Roger Béteille

Et ces familles avaient grand besoin de cet argent, peut être le seul apport pécuniaire de l'année. "Il paraît que plusieurs cultivateurs de la Brie et de la Beauce ont adopté le mode de faire moissonner avec la faux, ce qui rend moins nécessaire les moissonneurs à bras..." se plaint le préfet de l'Yonne qui craint des troubles si ses manouvriers ne trouvent pas d'ouvrage.
Abel Châtelain, la lente progression de la faux.

Si les Limousins avaient participé à la moisson, ils auraient pris la place d'autres migrants qui en avaient fort besoin, comme le montre la note du préfet de l'Yonne. Peut être leur a-t'on enjoint de retourner à leurs occupations premières, eux qui avaient déjà de l'embauche...

Dossier: les moissonneurs saisonniers en Brie

 

 

Il existe des traces écrites prouvant la participation des maçons à la fenaison; en existerait-il pour d'autres activités car il semblerait que les Limousins aient prêté leurs bras à la demande : en 1765, l'acte de mariage du Limousin Michel Desenfans indique : "de la profession de maçon et autres ouvrages a quoy il est en état de s'occuper" Andrezel AD 77 6 E 4/2 p 68

   
Plan: les maçons limousins à la Chapelle Rablais
Liens, sites et bibliographie

Doc: traces des maçons limousins

Doc: traces des maçons limousins, Michel Couty

Doc: les maçons dans l'enquête de 1809

Dossier: les moissonneurs saisonniers en Brie