Maçons limousins
à la Chapelle Rablais /1
Aujourd'hui, dans les pages jaunes, à la rubrique "entrepreneurs
en bâtiment", les noms portugais fleurissent. Jadis, on
y trouvait plutôt des noms italiens.
Quelques décennies, quelques siècles auparavant, le
maçon était limousin, comme le ramoneur était
savoyard, ou la nourrice morvandelle...


"Les campagnards vivent enfermés dans
leurs villages, d'une vie médiocre et sans confort, toujours la même
depuis des siècles, rudes travailleurs, âpres au gain, à
peu près sans contact avec le dehors."
Emile Coornaert, L'agriculture française pendant la première
moitié du XIXe
"Les sociétés rurales ont
été, durant des siècles, de petits mondes clos juxtaposés,
n'ayant de relations avec l'extérieur que par l'intermédiaire
d'un pouvoir civil et religieux -plus ou moins oppresseur - qui les gouvernait."
Marcel Faure: les paysans dans la société
française
C'est aussi ce que je pensais, d'autant que ma propre
généalogie est constituée de lignées de moules
de rocher qui ne commencèrent à s'agiter qu'à la génération
de mes grands parents.
Mais, c'était avant que je ne me penche sur les archives de la Chapelle
Rablais qui révélèrent la cohabitation de deux mondes:
celui des sédentaires et celui des saisonniers, nomades, migrants...
Certains d'entre eux laissèrent des traces, que j'essaie de révéler
dans ces pages.
Si une partie des campagnards n'osait pas s'aventurer loin de son clocher -ceux que leur métier liait à la terre- il en était d'autres qui n'hésitaient pas à quitter leurs foyers. Dans les archives de la Chapelle Rablais, à côté de fermiers, laboureurs et nombreux manouvriers sédentaires, j'ai rencontré tout un peuple mouvant: artisans en apprentissage, bergers, moissonneurs saisonniers, batteurs en grange, anciens prisonniers des guerres révolutionnaires, forains, quelques colporteurs (ils laissent peu de traces), cordonniers de Lorraine, ramoneurs savoyards (présents, mais pas de traces au village), scieurs de long du Forez, débardeurs thiérachiens, maçons de la Creuse, sans oublier le trafic des "Petits Paris" mis en nourrice à la campagne.

Si les "Tirachiens" ont été oubliés, il n'en est pas de même pour les maçons de la Creuse. Il existe beaucoup d'excellents sites d'aide à la recherche généalogique et à la transmission du patrimoine en Limousin que je me garderai bien de paraphraser. Je contenterai, ici, d'exposer les documents concernant les Limousins retrouvés autour du petit village de la Chapelle Rablais.
Arrivé le printemps
Ils quittent leur chaumière
Laissant leurs grands-parents
Leurs enfants et leur mère
Cachant leur désespoir
Les filles amoureuses
S'en vont dire "au revoir"
Aux maçons de la Creuse
Jean Petit: Chanson des maçons de la Creuse
Dans l'ancienne province de la Marche, pendant des décennies, des paysans quittaient leur petite exploitation au début du printemps pour n'y retourner qu'à la fin de l'automne: "En ce printemps 1860, trente-cinq mille Creusois prenaient à quelques semaines d'intervalle les routes du nord mais aussi de Lyon, de Bordeaux et de Vendée. Du département, comme d'un cœur, partaient des artères rouges d'un sang d'hommes vigoureux et poussés par la misère. Des tailleurs de pierre, des maçons, des scieurs de long, des charpentiers, des terrassiers dévalaient des villages perchés sur le plateau de Millevaches ou des campagnes plus au nord, de Boussac à Pontarion, d'Aubusson à La Souterraine, avec un seul projet : faire bonne campagne pour soulager les leurs restés au pays." Jean-Guy Soumy: Les moissons délaissées

Si personne de son entourage ne lui avait
soufllé cette destination, il est peu probable qu'un beau matin, un
Limousin se soit exclamé de lui-même :
"Tiens, si j'allais travailler à la Chapelle Rablais?"
petit village situé à plus de trois cent cinquante kilomètres
de la Creuse, 88 heures et 46 minutes de voyage à pied, d'après
Mappy (beaucoup moins pour un Creusois bon marcheur, nous le verrons plus
loin).

De mars 1801 à mars 1805, sur sur le registre du Grand Bourg, en
Creuse, deux cent six passeports pour l'intérieur ont été
délivrés, seuls vingt concernent la Brie. Plusieurs fois,
Rozay, ici orthographié Rozé, a été substitué
à la destination initiale, Paris. On peut affiner la proportion à
partir du registre du visa de ces documents à Bénévent,
entre 1830 et 1851: cent trente sept visas pour Paris contre vingt et un
pour la Brie. Tous les maçons qui rêvaient de Paris y auraient-ils
trouvé de l'embauche ? Ils se sont détournés vers les
bourgs et les villages de la campagne briarde. "Parcourez
nos villages, vous n'y trouverez pas un enfant, tant soit peu robuste, arrivé
à l'âge de treize à quatorze ans qui ne rêve d'abandonner
les travaux de l'agriculture pour se sauver soit à Paris, Lyon, Bordeaux
ou ailleurs." Martin Nadaud
Ce sont les traces de ces migrants, partis "ailleurs",
que j'essaierai d'exposer ici, particulièrement ceux retrouvés
dans les archives de la petite commune de la Chapelle Rablais.

La Chapelle Rablais et son gros hameau
des Montils sont au centre de deux clairières, dans les dernières
franges de l'ancienne forêt de Bièvre dont fait partie le massif
de Fontainebleau, avant le grand plateau céréalier de Brie,
et à l'écart des routes. Pas de voie qu'aurait empruntée
les migrants:
"Parmi les hautes et puissantes considérations
qui déterminent les membres du Conseil Municipal à voter la
confection prompte et urgente dudit chemin, c'est l'état affreux des
chemins qui conduisent à Nangis et à Fontainebleau et qui paralysent
l'industrie agricole et commerciale; une route de grande communication sortirait
de la misère et de la détresse un climat tout entier, un canton
de la Brie qui, jusqu'à présent a été oublié
et qui cependant mérite toute la protection de l'administration."
Délibération du Conseil municipal
1838
Même au milieu du XIX° siècle, quand les grands axes
rectilignes ont été tracés, les voies rapides ont évité
ces deux villages.

Un Hôpital Général,
un Hôtel Dieu auraient pu faire gonfler le nombre d'actes (de décès)
concernant les maçons. Rien de tout cela dans ce petit village où
malades, accidentés, vieillards et indigents étaient dirigés
sur l'Hôtel Dieu de Provins.
Pas non plus de pélerinage, juste une petite source miraculeuse en
forêt de Villefermoy, à Fontenailles, commune limitrophe:
"A Villefermoy, pendant six siècles, une abbaye existait en ce
lieu, détruite en 1793, il n'en reste qu'une chapelle et un réfectoire.
C'est à la fontaine qu'on vient en pélerinage le jeudi dans
l'octave de la fête ... Jadis, les pélerins pendaient aux arbres
voisins de la source des rubans, des linges des malades à guérir.
Ils déposaient de la monnaie sur la pierre de la source et allaient
prier devant un tableau situé dans une salle de la ferme (un vieux
gardien recevait les offrandes)." Recherches
sur les cultes populaires dans l'actuel diocèse de Meaux. CNRS 1953
Pas de monastère accueillant, pas non plus de Cayenne de Compagnons
du Tour de France, pas de prison, pas de mine, pas de carrière...
Vraiment rien de spécial à la Chapelle Rablais, voici plus de deux cents ans. Ce n'était qu'un petit village comme tant d'autres. Pas le plus riche de la région, à cause du gibier qui faisait grand tort aux récoltes, surtout sous l'Ancien Régime quand la Chapelle Rablais était sous le joug de la Capitainerie de Fontainebleau ou plus tard, quand le comte Greffulhe préférait la chasse aux cultures.
Dossier: la Chapelle Rablais dans la Capitainerie de Fontainebleau
Cependant, entre 1750 et 1850, plus de cinquante maçons limousins ont laissé des traces à la Chapelle Rablais, et bien plus alentour ...




Si les maçons bâtissaient
les beaux immeubles, leur souci d'économie les obligeait à
se loger en "garnis" des plus sordides. Martin Nadaud qui fut
maçon avant de devenir député en témoigne: "Dans
cette chambre, il y avait six lits et douze locataires. On y était
tellement entassés les uns sur les autres qu'il ne restait qu'un
passage de cinquante centimètres pour servir de couloir le long de
cette chambre... nous remontions dans nos chambres respirer un air fétide
et vicié, et par comble le seul cabinet d'aisances qu'il y eût
dans la maison, à l'usage de plus de soixante personnes, se trouvait
sur notre carré, et j'avoue qu'il n'était pas facile d'y pénétrer
bien qu'il y eût de chaque côté de la lunette pierres
sur pierres. Quand les hommes de notre chambrée se déchaussaient
pour se mettre au lit, les pieds en sueur ou sortant de bas crasseux qu'ils
ne changeaient pas toujours chaque semaine, il fallait être bien habitué
à ce genre de vie pour ne pas se boucher les narines."
Martin Nadaud. Léonard maçon de la Creuse 1889

Les épidémies pouvaient aussi bloquer l'économie:
en 1832, le choléra, chassa les migrants de l'Ile de France infectée.
Paris subit l'épidémie au printemps, la Chapelle Rablais à
la fin de l'été. Les maçons quittèrent la capitale
pour retourner au pays. "L'état sanitaire
est partout satisfaisant. Cependant il règne de inquiétude
dans la population: des ouvriers revenant de la capitale parce qu'ils ont
manqué d'ouvrage ou qu'ils ont craint la maladie ont semé
l'épouvante sur quelques points."
Préfet de la Creuse, le 19 avril 1832
"Dès les portes de Paris on les voit
s'effondrer le long des routes, résister parfois jusqu'à Orléans
s'ils ont emprunté la voiture publique, puis en être descendus
malades, dans un relais de poste."
Jean Yves Raulot: La marche du choléra en
France
L'éloignement fit qu'aucun migrant ne contamina la Creuse: les malades
moururent avant d'arriver!
Graphique de mortalité en 1832
Page: choléra de 1832 et Covid de 2020

Paris était
la destination première de Léonard Cheroux, en 1804, jeune marié
de dix huit ans, quand il demanda un passeport au Grand Bourg, Creuse, "pour
travailler de l'état de maçon ... muni d'un livré".
Mais, comme l'indique le registre, un compagnon a dû lui souffler de
se diriger plutôt vers "Rozé en Brie" où plusieurs
Creusois avaient déjà travaillé.
Paris était la destination rêvée; Rozay en Brie, la destination
raisonnable.
Autres maçons du Grand Bourg vers la Brie 1801/1806 (Merci au groupe
Yahoo Gen23)
Passez la souris sur l'acte ci-dessous
Tout allait bien quand l'ouvrage ne manquait
pas, mais, avant (et après) les grands travaux d'Haussmann, le travail
n'était pas toujours assuré dans la capitale: "A
peine étais-je arrivé à Paris que des camarades du garni
m'apprirent que les travaux allaient très mal. Certains d'entre eux
m'affirmèrent qu'ils n'avaient pas fait une seule journée pendant
la durée de l'hiver." témoigne le maçon Martin
Nadaud en 1833 qui subit un chômage forcé, dû à
une grève de cinq semaines des charpentiers.
Martin Nadaud: Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon,
1895
"Lors de la crise de 1848, l'industrie du bâtiment
fut, après l'industrie de l'ameublement, celle qui eut le plus à
souffrir. Les ouvriers restèrent inoccupés dans la proportion
de 64 sur 100 et le chiffre des affaires diminua dans la proportion de 75
p. 100. La misère des maçons fut alors portée à
son comble... Les chômages dont les maçons de la Creuse se souviennent
avec le plus de terreur sont ceux de 1826 à 1827, de 1830 à
1835, de 1840 à 1843, de 1848 à 1851 et de 1856 à 1858,
ce qui fait que de 1820 à 1859 quinze années sur trente-huit
ont été difficiles."
Charles Léonard Louis Bandy de Nalèche Les maçons de
la Creuse 1859
Les perspectives d'embauche étaient quelquefois
surestimées par les employeurs pour faire pièce aux possibles
revendications, attirant à Paris un surplus d'ouvriers qui n'y trouvaient
pas d'emploi : "Les compagnons qui "se
contentent de travailler comme des brutes" pressent leurs garçons
de pas se mêler aux grèves, affirmaient notamment les syndicalistes,
pour qui d'ailleurs, il ne faisait donc pas l'ombre d'un doute que le patronat,
dans le but de faire pièce aux revendications des maçons parisiens,
organisait lui-même la venue des saisonniers, inondant la province d'
"affiches trompeuses" prétendant "qu'on manque de bras
à Paris", et entretenant des réseaux locaux d'embauche."
Alain Faure: La place du migrant chez les maçons de Paris au XIX°
s.


L'accès à la capitale fut
plusieurs fois restreint: "En octobre 1815, le
sous-préfet rappelle que le Ministre de la Police se plaint de «
l'extrême facilité » avec laquelle on obtient des passeports
pour Paris, où affluent « les intrigants politiques de divers
départements, les aventuriers de toutes les classes, les gens disposés
à tout... Les travaux de construction et de plusieurs autres branches
de l'industrie s'étant ralentis dans la capitale, les ouvriers qui
s'y rendent de divers points du royaume s'y trouvent dépourvus de ressources
et sont obligés de solliciter les secours de route pour retourner dans
leurs foyers."
Alain Becchia, Etude des passeports intérieurs
conservés à Elbeuf
"Ils ont refusé des passe-ports
pour Paris et pour Lyon... s'il est défendu d'aller à Paris
et à Lyon, il ne l'est pas d'aller à Orléans ou à
Saint Étienne; d'étape en étape, l'ouvrier arrive dans
les deux capitales qui lui servent d'asile depuis des siècles."
Charles Léonard Louis Bandy de Nalèche
Les maçons de la Creuse 1859

Ajoutons
la vie plus chère à Paris que dans d'autres cités: "A
Lyon les ouvriers gagnent 1 franc de moins par jour, mais leurs frais de nourriture
et de logement étant moindres qu'à Paris, l'équilibre
des salaires se rétablit." Bandy
de Nalèche
" Certes, l'ouvrier des villes gagne mieux sa vie que celui des campagnes,
à condition de trouver de l'embauche. En contrepartie, "dans les
grandes villes, [il] paie tout plus cher que dans les campagnes, il est obligé
d'acquitter les octrois sur tout ce qu'il consomme, qui pèsent lourd
sur les prix urbains et d'acheter chèrement du bois pour se chauffer
et faire cuire ses aliments. Son loyer est plus cher : le petit jardin, la
vache ou la chèvre de l'habitant des campagnes ne peuvent venir à
leur secours ; le pain qu'il mange, pétri par le boulanger, est plus
dispendieux que le pain pétri par la ménagère".
On penserait qu'avec tous ces handicaps évoqués par le baron
de Morogues, il est déjà suffisamment accablé. Eh bien,
non ! La société de consommation commence à poindre dans
cette phrase en forme de conclusion et déjà on rend le travailleur
responsable de son infortune : "L'habitation continuelle avec des gens
qui vivent mieux que lui, en accroissant ses désirs, rend ses besoins
plus considérables." Extrait de
Ange-Pierre Leca "Et le choléra s'abattit sur Paris"
N'oublions pas la concurrence des
maçons locaux et autres provinciaux dont la migration est moins célèbre
que celles des Limousins, les Normands près de 10% des 2.343 maçons
parisiens recensés grâce aux cartes de sûreté (55%
pour les Limousins).
Annie Moulin: Les Maçons de la Creuse: les
origines du mouvement
Evidemment, tout n'était pas si noir à Paris, comme les paragraphes précédents le laisseraient penser, sinon, pourquoi les Limousins y seraient ils retournés, si souvent et si nombreux ? Mais Paris ne pouvait pas absorber l'ensemble de la migration maçonnante qui devait trouver d'autres débouchés. Ce pouvait être Lyon, les Landes et le Sud Ouest, les contrées à l'ouest du Massif Central, le Cantal et le Puy de Dôme, et les villes et villages du Bassin parisien. C'est ainsi qu'on les retrouve si nombreux dans les petits villages de la Brie...
Lien vers la carte des destinations et métiers des migrants limousins


Les documents sur les Limousins à
la Chapelle Rablais et dans les villages alentour sont nombreux, quand on
la patience de les chercher. Le dossier "Traces
des maçons de la Creuse", sur ce site est fort long, il
vous faudrait plus de cinq cents feuilles de papier pour en tirer une copie.
Un attrait singulier aurait-il incité tant de Limousins à venir
dans ce village?
Pas de construction particulière au début du XIX°: le château
ne sera reconstruit qu'au milieu du siècle, la petite école
modifiée en 1837, l'église reparée en 1859. Rien d'exceptionnel
qui aurait justifié la présence continuelle de maçons
spécialisés dans ce village.
Doc: Traces
des maçons limousins à la Chapelle Rablais etc...